Les candidats à la présidentielle, sans le son

Mariette Darrigrand, sémiologue, décrypte l’attitude de six candidats à la présidentielle.                  // D.R.

Une campagne présidentielle n’est pas seulement basée sur la rhétorique des mots. Le comportement visuel des candidats n’est pas anodin. Contactée par téléphone, Mariette Darrigrand, sémiologue, décrypte l’image et l’attitude des six candidats.

François Hollande, le sérieux

Le candidat socialiste imite les grands modèles. François Mitterrand avec son phrasé ou ses gestes à la tribune : il s’appuie sur le coude droit et montre avec son bras gauche le futur. Il réincarne aussi George Pompidou avec sa femme blonde. C’est quelque chose qu’il fait depuis longtemps et que la campagne exacerbe. C’est dans sa nature et ça tombe bien aujourd’hui. C’est un homme qui n’invente rien mais qui réactualise. Il se situe dans une lignée : il n’est pas particulièrement souriant, ni tragique, il est sérieux. Ça peut jouer un rôle sur les électeurs car le vintage et le biopic sont à la mode. La société actuelle préfère recycler qu’inventer.

Nicolas Sarkozy, l’homme aux deux visages

Son problème : il doit faire le contraire de ce qu’il est. En 2007, il a incarné la mobilité en étant lui même très mobile, donc c’était très cohérent. Aujourd’hui, il doit incarner la stabilité et protéger les Français donc il doit se construire un personnage inverse. On voit que c’est très difficile pour lui. Il est hésitant et il revient toujours à son tempérament qui est de bouger, de courir. Quand il parvient à se montrer stable et rassurant, il gagne des points au niveau de son électorat. Maintenant, il hésite entre deux personnages : le jeune homme fringuant et le « père » de la Nation, grave, avec ses cheveux blancs.

Jean-Luc Mélenchon, l’optimiste

C’est le plus évolutif. Avant la campagne, il incarnait la posture classique de révolutionnaire, avec beaucoup de références culturelles. Il mixe très bien le niveau des idées, des grandes références françaises avec les sujets du quotidien. Au niveau de son apparence, son sourire est déterminent. C’est le seul qui est gai dans la campagne, et ça séduit, un peu comme le film Intouchables. Il propose, à sa manière, un message de happy-end. Il a une voix optimiste et porteuse, alors que tout le monde est sinistre. Sa jubilation se voit sur son visage. La campagne le met du côté du jeu, du plaisir.

Marine Le Pen, la guerrière

C’est l’inverse de Mélenchon : elle avait quelque chose d’assez jubilatoire, de plus heureux avant la campagne, qu’elle a perdu. Elle s’enferme dans un personnage de colère et de ressentiment. Elle râle et ne sait plus jouer. Son visage se ferme, elle a des mots très durs, inscrits dans un registre noir… Elle a radicalisé sa posture guerrière. En la construisant, elle s’est masculinisée : elle avait des cheveux bonds et bouclés, très féminins, et est devenue plus masculine avec ses cheveux comme un casque. Il y a une part d’imitation de l’image de son père.

François Bayrou, l’inchangé

Il n’a rien changé, et c’est un problème. On est vraiment dans un remake de 2007. Physiquement non plus : il n’a pas vieilli ! Il a gardé la même image alors que la situation française a changé. Il a du mal à jouer avec son corps car c’est un homme de mots. Il faudrait qu’il envoie des messages de manière iconique. Il a fait juste une chose : montrer sa femme et l’embrasser maladroitement sur une tribune. Il aurait pourtant pu rendre intéressant une image du couple durable, matrimonial, mais pas de manière furtive lors d’un meeting.

Eva Joly, l’allégorie de la Justice

Elle a construit son personnage pour la présidentielle 2012, grâce à deux éléments forts : son âge et ses lunettes rouges. C’est une dame mûre, pleine d’expérience et de générosité. Ses petites lunettes rouges ne la vieillissent pas. Elles lui donnent plutôt une image de juge qui va scruter là où ça fait mal. Elle les avait avant la campagne, elle les a brandit, au point d’en faire un logo. Ça séduit un petit groupe de gens qui a envie de « voir rouge », mais cette image devient contradictoire avec le parti des Verts, car, quittent à « voir rouge », les gens vont vers Mélenchon. Elle aurait pu être la « dame d’honneur de la campagne », mais a été victime de réflexions discriminatoires. Sa gestuelle est bonne : assez statique mais très déterminée. Sa voix reste une handicap : elle est trop affective.

Propos recueillis par Pauline Bussi & Pijiste

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