Vers un autre journalisme…

A l’heure où le journalisme change, « Autoportrait d’un reporter » permet d’avoir une réflexion concrète et cohérente sur ces bouleversements. De nombreux thèmes sont abordés comme la régression du journalisme d’investigation, de la correspondance étrangère ; le développement du business de l’information ; ainsi que l’évolution des mentalités des journalistes.

« Autoportrait d’un reporter » est une réflexion sur le journalisme actuel, le rôle de l’information.

« Autoportrait d’un reporter » est l’œuvre posthume d’un grand reporter polonais, Ryszard Kapuscinski, décédé en janvier 2007. Cette œuvre est un témoignage et une réflexion sur la pratique du journalisme et le rôle de l’information. L’auteur dévoile de larges extraits de ses expériences et livre son avis sur le journalisme d’aujourd’hui.

Après avoir travaillé pour l’agence de presse officielle de la Pologne communiste (PAP), Ryszard Kapuscinski publie des articles et des livres dans lesquels il relate ses longs voyages en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie ou encore en Amérique latine. Dans cet ouvrage, Kapuscinski aborde les problèmes déontologiques qu’il a lui-même rencontrés au cours de sa carrière. À la différence de la plupart de ses collègues de la presse internationale, il ne se rend pas dans ces endroits pour y chercher une information spectaculaire et éphémère, mais plutôt pour y rencontrer des gens, les écouter, les comprendre, et rapporter en Europe leur témoignage expliqué par ses propres commentaires. Son ambition : faire le lien entre l’Europe et les pays du tiers-monde qu’il connait pour y avoir vécu, non dans des hôtels luxueux, mais au contact des habitants.

Ici, Kapuscinski donne sa conception du métier de journaliste, du vrai reporter. Il commence par s’interroger sur la notion de voyage. Pour lui, c’est un concept extensible et varié. Pas une démarche touristique. Le voyage nécessite un travail acharné et une intense préparation théorique. Sa principale ambition est de montrer que notre mentalité est très eurocentriste (suppute que les cultures européennes sont supérieures aux autres), et aussi de souligner les contrastes entre les pays du tiers-monde et nos pays développés, dont le plus saisissant est l’écart des richesses. Mais l’auteur révèle que cette tâche est périlleuse, épuisante voire meurtrière en cas de guerre. « Lors de mon dernier voyage en Afrique, j’ai perdu dix kilos. […] J’ai même vu des reporters mourir sous mes yeux. La mort fait partie de ma vie de correspondant. » Les reporters ont besoin de stimulants, c’est pour cela qu’ils font ce métier. Mais « pour pratiquer le journalisme, il faut avant tout être bon », telle est la devise de l’auteur. Or, selon lui, dans notre monde où l’information rapide et brève prédomine, les journalistes sont contraints d’exercer leur profession très superficiellement. Par conséquent, ils ne prennent pas le temps de comprendre les autres, leurs intentions, leurs intérêts, leurs difficultés. Ce qui rime pour Kapuscinski avec « mal-info » ou « mauvais journalisme ». D’ailleurs, il s’indigne de voir à la télévision les informations trop résumées où l’on ne donnent pas de détails. Une difficulté supplémentaire pour le reporter : être concis et se conformer à des restrictions douloureuses qui, aux yeux de l’auteur, réduisent la réalité à une description courte et simplifiée. Pour autant, le journaliste ne doit pas oublier d’être objectif. Ou du moins le plus neutre possible : « Chacun voit l’histoire à sa manière ». Kapuscinski donne d’ailleurs dans son œuvre son expérience de correspondant de guerre : « Pour écrire sur la guerre, le journaliste doit lui-même se trouver en situation de guerre. Or la guerre, c’est un état de lutte, de conflit. Par la force des choses, il n’est donc pas simple observateur, il est lui-même victime de ce conflit. Tout objectivisme est, par définition, exclu. Car il en va de sa peau. » L’immersion est la base du reporter. « Si on veut connaître l’Afrique, il faut manger et boire la même chose que les Africains. » De plus, le reporter doit rester humble. C’est un homme parmi les hommes, un rouage du processus d’information. Kapuscinski rappelle ici ce qu’est l’humilité : « Le reporter est prisonnier des hommes. Il ne peut rien faire sans eux. » Surtout ne pas tomber dans les préjugés, les idées toutes faites : c’est contre-nature au journalisme pour l’auteur.

Ryszard Kapuscinski, un vrai reporter.

Enfin, Kapuscinski parle dans son ouvrage des changements incessants du monde de l’information. Il évoque le pouvoir de la télévision qui cherche plus à susciter l’émotion qu’à divulguer des informations. Décrocher le scoop et faire de l’audience sont plus que jamais les priorités. La course à l’information est bien déclenchée : « Une télévision ou un journal ne peut pas se permettre de négliger une information traitée par leur concurrent direct. » Toutefois, pour l’auteur, l’information que l’on reçoit est manipulée, choisie. Parler d’un événement plutôt que d’un autre influence forcément le public. Le marché de l’information est aujourd’hui le business le plus rentable : « Le chef ne demande plus si c’est la vérité mais si ça se vend. L’information n’est pour eux qu’un moyen de gagner de l’argent, et non une fin en soi. »

Analyse critique

Kapuscinski résume dans son œuvre assez justement la situation actuelle. Notre société change, le journalisme aussi. Certes, dans nos démocraties, la presse est indépendante de l’État. Mais financièrement, elle ne l’est pas. Par conséquent, le journaliste est confronté à de nombreuses pressions pour qu’il écrive comme le veut son employeur afin d’être certain de vendre. Sa liberté est limité par les intérêts du journal pour lequel il travaille. D’autre part, Kapuscinski adule le journalisme d’investigation. Mais les faibles moyens de la presse aujourd’hui ne vont pas en sa faveur. Envoyer des reporters à l’étranger, c’est un coût non négligeable dans l’économie des entreprises de presse. Et c’est aussi une prise de risques (le reporter peut revenir bredouille de son expédition). Or, c’est un luxe que de moins en moins de médias peuvent se permettre. « Parmi le groupe de reporters qui voyageaient dans le monde dans les années 1960, il ne reste plus que moi. Les autres sont directeurs de chaines télévisées ou de stations de radio, ou rédacteurs en chef de journaux. Ce sont des gens installés. », constate l’auteur dans son ouvrage. Comme quoi le métier de grand reporter se raréfie… Bien sûr, c’est un constat navrant. Mais de nos jours, les gens privilégient l’information de masse à celle de qualité. Ils sont à l’affût de chaque actualité mais cherchent de moins en moins à approfondir celle-ci. Ils veulent simplement être « au courant ». Ce constat ne justifie pas non plus le journalisme d’investigation. Aujourd’hui, seuls les grands médias ont des correspondants aux quatre coins de la Terre. Les plus petits font appel au journalisme citoyen. Par exemple, lors du terrible séisme au Japon en mars dernier, beaucoup de chaines de télévision ont fait appel à des vidéos amateurs pour illustrer leur reportage. Et avec les nouvelles technologies et les réseaux de communication, tout le monde est correspondant ! Depuis leur iPhone, les gens tweetent. Grâce à leur webcam, ils exposent la situation par Skype. Tout devient si simple… Pourtant, chaque journaliste est conscient que sa tâche n’est pas facile et ne peut pas être faite par n’importe qui. Ils ont un savoir, une déontologie, une pratique, une expérience que les citoyens lambda n’ont pas. La place du reporter n’est pas négligeable pour un journalisme de qualité ! Elle est même indispensable.

Toutefois, ce métier n’est vraiment pas à prendre à la légère. Il faut en avoir envie, détenir la hargne nécessaire et du flair. L’alarmant bilan annuel fourni par l’association « Reporters sans frontières » est là pour le rappeler : en 2009, dans le monde, 76 journalistes ont été tués dans l’exercice de leur métier, 33 ont été enlevés et 573 arrêtés. Cette activité est bien évidemment risquée, notamment dans les pays en guerre. Qui ne connait pas l’histoire d’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponnier, pour ne citer qu’eux ? Personne. Et il serait insultant à leur égard de prétendre que n’importe qui aurait tenu 547 jours en captivité… La profession est destructrice. Le reportage est un type de journalisme qui exige des prédispositions physiques et psychiques.

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