A la rencontre des « franchuchas »

Critique de l’œuvre : Le chemin de Buenos Aires, Albert Londres

Une oeuvre sur la prostitution des femmes en Amérique latine.

C’est en 1927 qu’Albert Londres, journaliste et reporter français, décide de traverser l’Atlantique en direction de l’Amérique du Sud. Pendant quelques mois, le journaliste réalise son reportage sur la « traite des blanches ». Ainsi, il découvre un univers où la femme est réduite à la prostitution, contrôlée par des maquereaux qui en font leur « business ». Témoignages, confidences, anecdotes… Albert Londres nous dévoile tout de son voyage sud-américain, dans ce « livre-reportage ». Un récit qui dénonce le proxénétisme, la soumission des prostituées et l’absence de moralité. Ce livre révèle aussi les méthodes utilisées par les trafiquants de femmes, qui n’hésitent pas à parcourir l’Europe pour trouver leur futur « gagne pain », les jeunes filles. Son récit rencontra un vif succès. Face à la critique, Albert Londres répond alors : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Une maxime devenue célèbre aujourd’hui. Elle demeure encore la phrase phare de nombreux journalistes. De ce voyage, Albert Londres rapporte la vérité, souvent accablante.

Le Chemin de Buenos Aires se décline en vingt-quatre chapitres. Paris, Le Havre, Marseille, Bilbao, Montevideo, Buenos Aires… voici le parcours d’Albert Londres s’évadant pour l’Amérique Latine. Tout commença dans les cafés parisiens où Albert Londres prit connaissance du proxénétisme en Amérique Latine. Curieux et désireux d’en savoir davantage, il embarque incognito au Havre pour l’autre continent. Son but ? Enquêter sur « la traite des blanches ».

Son premier « ami » dans cette aventure se nomme Lucien Carlet. Rencontré à Bilbao, c’est avec lui qu’Albert Londres va traverser l’océan à bord du Malte. Mais pas seulement… Ce compagnon ne voyage pas seul, il est accompagné d’une « Galline », une maitresse en quelque sorte. Lu-Lu fait partie de ces « doublards » qui ont une femme, mais qui exercent ce que l’on appelle la « remonte ». Il cherche et sélectionne les jeunes femmes européennes qui partiront en Amérique du Sud pour se prostituer. C’est durant ces vingt jours de traversée qu’Albert Londres comprend que le proxénétisme est un véritable trafic. Qui plus est enrichissant. Plus un maquereau possède de femmes, plus il est riche. Le contrat est simple : la femme livre son corps, sa tendresse aux nombreux prétendants contre de l’argent, en échange de quoi elle est nourrie, blanchie et peut envoyer une partie de son gain à sa famille, restée en Europe. Un métier qui rapporte énormément aux « détenteurs de femmes ». Sans compter que les femmes se marchandent également. Une Française, appelée « Franchucha » en Amérique Latine, est réputée « de meilleure qualité » qu’une Polonaise, « Polak ». Elle rapporte donc plus – « à l’usage comme à la vente ». Parce-qu’être maquereau, c’est une profession. C’est lui qui supervise ses employées et qui s’en occupe. « A pied d’œuvre, une femme revient à trente mille francs, que vous la fassiez venir ou que vous l’achetiez sur place. La location de la casita (petite maison où la femme exerce son activité) est de sept à huit cents pesos par mois. Sans oublier l’entretien de la maitresse, l’argent envoyé chaque mois à la famille, les amendes (multas) […]. Le métier de maquereau n’est pas un métier de père de famille ! Il nous faut être administrateur, éducateur, consolateur et hygiéniste. ». Mais ces coûts sont infimes par rapport aux recettes. Albert Londres en était ébahi : « Mes multiplications devenaient vertigineuses. Je multipliais les pesos par des francs, les semaines par des mois, des mois par des années. Je multipliais une femme, par deux, par trois ou par quatre… J’atteignais des sommes qui étaient des sommets ! ».

Mais lors de son séjour sud-américain, le reporter français découvre aussi une ville gigantesque, de plus de deux millions d’habitants (ndlr: 1927). Parmi eux, Vacabana, dit le Maure et Victor le Victorieux. « De grands voleurs, de grands ruffians ». Le deuxième est sans doute le plus vicieux. Un ancien truand de Poissy, qui utilise l’amour d’une femme pour mener une vie confortable.

« Il n’y a que toi pour nous sauver. Comment ? Va dans la rue. Faut bien que tu manges et moi de même. Elle faiblit. […] Elle accepta. Je lui racontai toutes sortes de gros mensonges. La gaité du cœur lui revenait. Elle commença à faire du petit tapin. ». Cette jeune femme amoureuse et aveuglée par ce mesquin débutera sur les trottoirs d’Oxford Street à Londres, avant de partir pour Buenos Aires où elle continuera à se prostituer. Un récit navrant, mais malheureusement banal…

Albert Londres découvre aussi la « Boca » (bouche) de Buenos Aires. Mais, il n’en garde visiblement pas une image convaincante : « La Boca semble une conscience qui se serait chargée de tous les péchés mortels et qui, affalée là, vivrait au milieu de la malédiction. ». Un quartier malsain où la perversion est omniprésente.

Puis, le journaliste effectue des excursions aux alentours de Buenos Aires. « Au Campo », comme on dit. Rosario, Mendoza, Santé Fé sont aussi des villes affectées par le proxénétisme. Mais dans une moindre mesure…

Néanmoins, le reporter s’aperçoit en discutant avec les « Franchuchas » ou avec les « Polaks »que la plupart d’entre-elles ne sont pas malheureuses d’exercer ce « métier ». Elles peuvent ainsi aider leur famille dans le besoin. Mais, au début, savent-elles ce qu’elles viennent faire ? « Exactement. Mais des jeunes filles comme ça, avec si peu d’instruction, n’ont pas beaucoup d’idées. En tout cas, elles n’ignorent pas qu’elles viennent gagner de l’argent avec leur jeunesse. ». La jeunesse, un facteur essentiel ! Fréquemment, les filles choisies sont encore mineures et vierges. Dans les pays de l’Est de l’Europe, les femmes ne trouvent pas de travail. En France, rares sont celles qui en ont un digne de ce nom. C’est l’une des raisons évoquées pour expliquer la venue de ces nombreuses femmes en Argentine. Pour le reste, elles ont su se faire convaincre par un maquereau (l’idée de pouvoir manger tous les jours sans doute). Il y a aussi les sceptiques, qui hésitent à descendre du bateau à l’arrivée. Enfin, il y a celles qui y sont forcées.

Ce n’est pas sous la forme d’un d’article de journal que le lecteur découvre l’enquête, mais sous la forme d’un livre. Un livre dans lequel l’auteur a su, avec subtilité, jongler entre informations et impressions. Et c’est parce-qu’il y a cette volonté d’informer que ça reste du journalisme. Le style est globalement bref et concis. Parfois oral, ce qui rend l’œuvre plus agréable à lire. Tout est retranscrit : témoignages, lettres, échanges, interrogatoires…

Découvrant un univers dont il ne soupçonnait pas l’existence, le grand reporter trouve un ton très juste – et l’indignation qui convient – pour en parler. Il utilise parfois une intonation cynique et très décalée pour interpeler : « La traversée à bord fera vingt et un, vingt-cinq, vingt-huit jours de prison, selon les bateaux. Leur première prison ! C’est le chemin de Buenos Aires. Voguent les Gallines ! » ou encore « Condamnées non à mourir, mais à vivre. ».

Albert Londres est un journaliste engagé. Il transmet ce sentiment dans son livre. S’il laisse s’échapper ses impressions, ce n’est pas influencer le lecteur. Son but est d’éveiller les esprits endormis : « La responsabilité est sur nous. Ne nous en déchargeons pas. » conclut-il. Le reporter français décime les arguments des bien-pensants et souligne la responsabilité collective dans un trafic qui fleurit sur la misère des femmes.

Après la lecture de ce livre, on se rend compte de la nécessité du journalisme d’investigation. Sans cette enquête, on n’aurait pas soupçonné l’existence d’un univers si morbide. Pourtant un paradoxe s’impose. Cette « branche » dans le métier de journaliste est en péril de nos jours. Un problème évoqué par Bernard Poulet dans « La fin des journaux et l’avenir de l’information ».

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